N°5 - Le bien-être au travail

Le bien-être au travail

Et si travailler n’était pas seulement une obligation matérielle, mais une source de bien-être, voire de bonheur ? De plus en plus d’entreprises en sont convaincues: il est possible de conjuguer convictions morales et efficacité.

Nous passons près du tiers de notre vie au travail. Si plus de 60 % des Français disent l’apprécier et s’y sentir bien, la conjoncture économique actuelle n’incite pas forcément à l’optimisme: mondialisation, chômage, anxiété… Le travail peut se résumer à son rôle de subsistance, évacuant toute possibilité de plaisir.

Jusqu’au 18e siècle d’ailleurs, seuls les pauvres travaillent, pendant que les dominants et les nantis tirent parti de leur labeur. Il faudra attendre les philosophes des Lumières pour le valoriser, et l’associer à l’idée de bonheur.

Au fil de l’évolution des mœurs, des lois sociales et des progrès techniques, les conditions de travail s’améliorent : de simple gagne-pain, le travail devient une source de progrès, d’enrichissement personnel, d’épanouissement.


Le bien-être au travail: scientifiquement approuvé !

Depuis plus de vingt ans, les chercheurs en psychologie et en neurosciences l’affirment: il est bénéfique d’être heureux au travail, autant pour la santé des salariés, que pour la performance des entreprises. Et l’idée a fait peu à peu son chemin auprès des managers.

Stress, anxiété, colère, frustration: les émotions négatives alimentent les risques psychosociaux et la résistance au changement, alors que les émotions positives comme le plaisir, la fierté ou la satisfaction, rendent les équipes plus engagées et efficaces. Mais comment développer ces émotions positives ?


Des actions concrètes

Sur le modèle des start-up américaines, les grandes entreprises rivalisent d’originalité pour le confort des salariés. Google France a ainsi déboursé quelque 150 millions d’euros en 2011 pour aménager les 10 000 m² d'un hôtel particulier à Paris: salle de sport, coiffeur, massages, espaces dédiés à la détente… La succursale française d'Accenture a installé un «happenspace» où se déroulent spectacles et concerts ; Pricewaterhouse Coopers, une salle de relaxation avec fauteuils de massage et coussins pour faire la sieste, tandis que Total offre à ses salariés un service de conciergerie, deux piscines et une médiathèque.

De manière moins spectaculaire, les PME suivent aussi cette tendance : cours de théâtre ou de peinture, yoga, méditation, sophrologie... «Il y a quelque temps, on se moquait de la gymnastique du matin des Japonais, ou des étirements au travail des Suédois», analyse Benoît Montet, directeur de Top Employeur. «Ces pratiques permettent de montrer aux salariés que l'entreprise leur accorde une attention particulière, de rompre avec la routine et de donner de la motivation. C’est très positif pour la dynamique de groupe.»

Autres investissements efficaces: mettre en place une crèche d'entreprise, offrir des salles de pause confortables ou simplement soigner les espaces de travail. Comme l’explique Alain Reynaud, directeur du cabinet de conseil en management IDRH: «Il n'y a pas de modèle unique, mais des solutions apportées au cas par cas. Beaucoup d'entreprises, qui n'ont pas les moyens de Google ou de Microsoft, améliorent les conditions de travail au quotidien: une cafétéria accueillante, l’attention portée à la décoration, l'ergonomie des bureaux…»


Diminuer le stress

L’ergonomie, justement: beaucoup d’entreprises choisissent la configuration en open space pour leurs bureaux. Une solution intéressante en termes de productivité, mais qui engendre un environnement acoustique bruyant: conversations téléphoniques des collègues, rangements, sonneries diverses, réunions spontanées dans les couloirs, circulation, imprimantes, ventilation…

Selon une enquête Ifop réalisée fin octobre, 6 salariés sur 10 perdraient au moins 30 minutes de temps de travail par jour, interrompus, gênés ou fatigués par le bruit des open space. L’étude évoque des conséquences directes sur leur santé: maux de tête, troubles du sommeil, stress Et pour l’entreprise : absentéisme du salarié, coût de son remplacement et désorganisation du travail d’équipe. 120 heures de travail par an seraient perdues en moyenne, pour une facture estimée à 23 milliards d’euros au niveau national.

Pour améliorer l’isolation phonique, les entreprises conçoivent ou rénovent leurs locaux avec des matériaux acoustiques : revêtements souples aux murs ou aux sols pour absorber les bruits, petites surfaces vitrées qui évitent la réverbération des sons, cloisons, espaces isolés…

Autre mesure pour prévenir le stress: la déconnexion numérique, reconnue comme un droit à part entière par la loi Travail. A partir du 1er janvier 2017, toutes les entreprises devront présenter une charte explicative ou négocier un accord-cadre sur le sujet. Chacune sera libre d’établir sa règle: plus de mails après 20h par exemple, ou de travail sur un appel d’offre le week-end. En Allemagne, Volkswagen et Daimler ferment d’ailleurs déjà les serveurs de messagerie entre 18h et 8h du matin, et interdisent les e-mails en vacances.


Impacts positifs sur la santé…

Le bien-être au travail n’est pas un gadget, mais un réel enjeu de société : en 2020, les maladies chroniques seront la première cause d’absentéisme. En France, 3,2 millions de personnes seraient proches du burn-out, et 20 à 25% des salariés souffriraient de stress chronique au travail – un chiffre en constante augmentation depuis 15 ans. C’est le taux le plus élevé d’Europe.

Voilà pourquoi de plus en plus d’entreprises investissent dans la performance sociale et la qualité de vie au travail: le classement 2016 des entreprises où il fait bon travailler, “Best Workplaces France”, montrent qu’elles ont un taux d’absentéisme inférieur de 23% à la moyenne nationale, et une réduction du burn-out de 125%.


…et sur la rentabilité des entreprises !

D'après une étude d'Harvard Business Review, un salarié heureux a une productivité supérieure de 30%, une créativité multipliée par 3 et de meilleures relations aux autres, ce qui diminue les risques de conflits. Les salariés ressentent de la fierté, ce qui permet de retenir les talents, mais aussi de recruter du personnel compétent et motivé (jusqu’à 85% de candidatures en plus).

Certaines entreprises dites «libérées», vont jusqu’à repenser entièrement leur management. Poult, Chronoflex, GORE ou Harley Davidson donnent aux salariés la liberté et la responsabilité d’entreprendre les actions qu’ils considèrent comme bénéfiques. Exit les contrôles, les horaires, la surveillance, la hiérarchie. Place au brainstorming, aux ateliers de développement personnel et au télétravail! Les salariés se sentent plus responsables, autonomes et fidèles, possèdent une capacité d’innovation accrue… et les chiffres d’affaires sont en forte hausse! 
Sans aller aussi loin, des spécialistes recommandent aux dirigeants de mettre en place des «pratiques saines de management», qui valorisent les collaborateurs. Parmi les actions à mener: favoriser les idées, les initiatives, les prises de décisions collégiales, la coopération, la formation, la stricte égalité hommes-femmes sur les salaires et les promotions, ou encore respecter l'équilibre vie professionnelle / vie personnelle.

 

Un enjeu d’avenir

Selon Jacques Lecomte, docteur en psychologie, auteur du livre «Les entreprises humanistes», le bien-être au travail sera incontournable dans les années à venir. «Pour être performante, l’entreprise de demain devra valoriser le Triple P: profit, personnes, planète. Mais attention! Les entreprises rentables ne viseront pas en priorité le profit, mais l’éthique, la coopération, la bienveillance et la confiance. Le salarié ne sera pas un outil au service de la rentabilité : son bien-être sera une finalité en soi. Le profit devra se mettre au service des personnes.»


D’autant que les nouvelles générations sont attirées par l’entreprenariat social: «Les jeunes sont habités par l’esprit de partage, notamment grâce aux réseaux sociaux. Ils ne cherchent pas à faire carrière comme leurs aînés, mais rêvent de collaboration, de relations moins hiérarchiques et, surtout, veulent un travail qui ait du sens. Ils veulent se sentir utiles.» Le bien-être au travail n’est donc pas une simple mode, mais un levier de performance durable.

 

Test : vos salariés sont-ils heureux ?

Le célèbre institut de sondage américain Gallup propose à de nombreuses entreprises d’effectuer un test annuel auprès de leurs salariés, pour évaluer leur niveau de bien-être. Voici les 12 points explorés par cet outil, le Gallup Workplace Audit, largement utilisé dans le monde entier pour l’amélioration des pratiques managériales: 

1) Je sais ce qu’on attend de moi au travail 

2) Je dispose des conditions matérielles nécessaires à mon travail

3) Mon travail me permet de faire ce pour quoi je suis le plus apte 

4) Dans la semaine écoulée, j’ai été reconnu ou félicité pour mon travail 

5) Mon supérieur prend soin de moi en tant que personne 

6) On s’intéresse à ma progression dans l’entreprise 

7) Mon avis est pris en compte 

8) Je perçois que mon travail est important pour l’entreprise 

9) Les collègues qui m’entourent sont motivés par leur travail 

10) J’ai au moins un ami proche au travail 

11) Dans les 6 derniers mois, quelqu’un a fait le point avec moi sur mon travail 

12) Cette année, j’ai eu des occasions d’apprendre des choses intéressantes dans mon travail

 

Résultats

> Entre 0 et 4 points - Réfléchissez à la façon dont le salarié vit son travail. Ses capacités ne sont pas exploitées, ni valorisées. Il éprouve probablement de la frustration et un sentiment d’inutilité, voire d’isolement. Changez quelque chose, sans quoi il risque de se désinvestir totalement. 

> Entre 5 et 9 points - Essayez d’identifier ce qui fait défaut dans votre organisation. Valorisation des salariés, soutien humain, sens du travail : où pouvez-vous le mieux agir? 

> Entre 10 et 12 points – Félicitations : les salariés de votre entreprise sont globalement heureux ! Repérez un ou deux points faibles dans leur questionnaire, pour agir de manière ciblée et perpétuer cet état.